Claude Piron

L'inhumain en nous


Le langage est paradoxal. Nous qualifions spontanément d'inhumains les comportements atroces, révoltants, qui sont le thème de notre rencontre. Ils sont pourtant spécifiquement humains, puisqu'on ne les retrouve dans aucune autre espèce vivante. L'humain au sens courant du terme - l'humain tel qu'on sent qu'il devrait être - présente donc un décalage considérable par rapport à l'humain réel, qui se révèle souvent inhumain.


Dans les années soixante, quand je travaillais pour l'OMS, j'ai fait un séjour au Rwanda. Ce pays m'a donné une impression de paradis. Les habitants étaient d'une gentillesse, d'une dignité, d'une noblesse rares, quelle que soit leur ethnie. Ils souffraient de malnutrition parce que leur alimentation se limitait à un repas quotidien de bière de banane ou de bière de sorgho, mais, à les voir vivre, on se demandait s'il ne valait pas la peine de payer de ce prix la chance d'être nettement plus heureux et mieux dans sa peau que les gens bien nourris d'Europe et d'Amérique. Hélas! Trente ans plus tard, le paradis rwandais était le théâtre d'un génocide particulièrement cruel: 800.000 morts en moins d'un mois.


Un phénomène analogue s'est produit au Cambodge. C'était un pays magnifique, habité par un peuple présentant des caractéristiques psychiques tout à fait enviables : sagesse, compassion, art de vivre dans le contentement. Et pourtant cette société idyllique a produit les Khmers rouges qui ont tout dévasté, tué des millions d'innocents, massacré l'élite intellectuelle et spirituelle et mis le pays dans un état si désastreux qu'on se demande s'il s'en remettra jamais.


On pourrait citer bien d'autres exemples : Ouganda, Liban, Bosnie... L'histoire humaine est une histoire inhumaine. Pensons à l'époque classique, où la majorité de la population était esclave (il y avait parfois un crucifié tous les dix mètres le long d'une voie romaine). À Genghis Khan. À l'Inquisition, avec ses centaines de milliers de juifs et d'autres personnes déclarées hérétiques brûlés sur les bûchers. À la torture pratiquée un peu partout, chez les Indiens d'Amérique comme en Chine, où, à certaines époques, il y avait des concours de bourreaux. Au génocide arménien. À la Shoah. Aux enfants de 11, 12 ans enrôlés par l'une des factions ennemies au Libéria ou au Sierra Leone. À l'exploitation d'enfants pour la prostitution, les films pornos ou une révoltante exploitation économique. Le travail dans des conditions inhumaines, à tous les âges, est une réalité de bien des temps et de bien des pays.


Si l'inhumain est une constante de l'histoire, on peut citer une autre constante. Dans le même contexte que tous ces cauchemars il y a d'innombrables actes de solidarité, de bonté, présents dans toutes les situations d'horreur, bien que rarement perçus par les caméras. L'âme humaine contient une fibre qui vibre comme une harmonique de ce que ressent autrui, une tendance à la compassion, à l'empathie. On introjecte en soi ce que vit l'autre, on se met à sa place, on écoute son cœur. On sauve. Celui qui est petit, fragile, vulnérable suscite facilement l'attendrissement. Certes, il arrive souvent que cette première réaction soit réprimée, peut-être surtout à notre époque d'individualisme exacerbé et de crainte devant les complications administratives. Le cœur invite à intervenir, mais toutes sortes d'autres forces à l'œuvre dans le psychisme étouffent ce premier mouvement. Apercevant une voiture dans le fossé, on se hâte de disparaître en faisant comme si on n'avait rien vu: on a peur de devoir sauver. Mais quand on a cette réaction, on n'est pas fier. On éprouve un sentiment de mauvaise conscience, flou, peut-être, mais bien présent dans un recoin de l'être. On se situe toujours dans l'humain.


Cette mauvaise conscience est justement ce qui manque dans les comportements authentiquement inhumains. Là, on peut massacrer avec le sourire, avec joie, exalté par un sentiment de triomphe vindicatif.


Altérité


Pour voir dans l'autre un sujet qui mérite notre bienveillance, il faut une certaine ressemblance. Dans les cas typiques de comportement inhumain, on est humain avec les membres de son groupe et inhumain envers ceux d'une autre communauté. L'inhumain aurait donc à voir avec l'altérité ? Il est de fait que l'altérité dérange. Elle signifie qu'il y a une autre manière d'être que la mienne, donc que j'ai peut-être tort. Et puis, quand l'autre est trop différent, on n'arrive pas à se mettre à sa place. On ne le voit plus comme sujet, mais comme objet. Cela se produit en particulier quand on le perçoit comme agresseur, ou agresseur potentiel. L'inhumain est alors sur le point d'affleurer. S'il ne le fait pas, c'est qu'une solide barrière psychique empêche normalement le passage à l'acte. Malheureusement, cette barrière peut être abattue. C'est ainsi que de jeunes Français tout à fait normaux ont pratiqué la torture dans la guerre d'Algérie. Ce qui est impensable à froid paraît aller de soi dans certaines situations.


Lorsque cela se produit, c'est le plus souvent sur des ordres d'en haut. L'inhumain peut facilement s'insinuer dans les hautes sphères d'une hiérarchie de pouvoir parce qu'à ces niveaux-là on pense par abstractions. On ne voit pas des individus avec leurs caractéristiques propres, qui les rendent humains, on voit l'ennemi. C'est une entité, un ensemble, ce ne sont pas des personnes individualisées. De nos jours, cette vision de l'ennemi est propagée par tout un matériel servant à la manipulation psychologique des exécutants. Il est tristement instructif de voir les représentations de l'ennemi diffusées dans des tracts, des brochures, des affiches. Que ce soient les Vietnamiens vus par les Américains, les Américains vus par les Vietnamiens, les Palestiniens vus par les Israéliens, les Israéliens vus par les Palestiniens, il s'agit toujours de la même caricature au visage durci, ramené à quelques traits terrifiants et grotesques. Celui qui était concret avec des caractéristiques uniques devient abstrait: un schéma dépourvu de tout ce qui faisait de lui quelqu'un.


Abstraction évoque extraction. Cela fait penser à l'enfant qui arrache les ailes ou les pattes d'un insecte. Y aurait-il un rapport entre l'inhumain et l'enfantin ?


L'enfantin dans l'inhumain


L'un des points communs entre inhumain et enfantin est l'égocentrisme. Dans les comportements inhumains, l'autre cesse d'être pris en considération, comme souvent chez l'enfant petit. Une autre similitude se situe dans le mode de pensée. L'enfant de moins de cinq ans ne connaît que la pensée binaire. Les matériaux de sa pensée consistent exclusivement en termes diamétralement opposés, extrêmes et symétriques. C'est comme deux plateaux d'une balance. Quand on enfonce l'un des plateaux, on élève l'autre. « T'es bête » implique « Je suis intelligent ». C'est idiot, parce qu'en réalité, je peux être bête moi aussi. Mais c'est comme cela que pense l'enfant petit, et ce mode de pensée persiste chez les adultes dans toutes sortes de domaines, souvent en politique, en religion, dans les relations humaines ou dans l'image de soi: ils sont rapides = je suis lent ; ils sont cultivés = je suis ignorant ; elle est belle = je suis moche.. Blanc / noir. Sans nuance. Sans différenciation. Cette pensée binaire se retrouve toujours dans les comportements inhumains. Il y a bons ? mauvais, nous ? eux. On ne différencie pas entre les membres du groupe. Si un Kosovar a fait du trafic de drogue, tous les Kosovars sont des trafiquants.


Ce mode de pensée infantile ne peut que déboucher sur un terrible aveuglement. Au début du 12ème siècle, dans l'Empire turc, il y avait un très grand nombre de chrétiens. Les Turcs occupaient une terre qui avait été grecque pendant des siècles et les descendants de ces Grecs ne s'étaient jamais convertis à l'Islam. De même, beaucoup d'Arabes qui avaient adopté la religion du Christ y étaient restés fidèles (comme l'est encore une partie considérable de leur descendance au Liban, en Syrie et en Irak). Lorsque la croisade allemande dirigée par Gunter de Cologne est arrivée là-bas, elle a fonctionné selon la pensée binaire : il y a les différents, eux, et les normaux, nous. On a ainsi pu assister à ce spectacle aberrant de gens partis pour sauver les chrétiens mais qui les massacrent à qui mieux mieux. Témoin ce passage de la chronique de Wenzel de Trêves:


« Malheureusement ce jour-là nous avons tué de nombreux chrétiens, mais c'est excusable, parce qu'ils avaient vraiment l'air d'Arabes ».


Le récit de cette croisade allemande m'a fait penser à ces immenses troupeaux de bovins ou de bisons, dans les vastes plaines du continent américain, qui, lorsqu'ils étaient affolés, écrasaient tout sur leur passage. Ou aux foules qui, lors de l'incendie d'un grand magasin ou de l'effondrement de gradins, piétinent les enfants et les personnes qui ont eu le malheur de trébucher. Il y a dans ces cas-là rétrécissement du tableau général: chacun est tellement concentré sur l'idée de sauver sa peau qu'il ne pense à rien d'autre et surtout pas au mal qu'il pourrait faire. Il y a pourtant une grande différence entre ces destructions instinctives et les comportements inhumains. Dans les premiers, le mobile est la peur, alors que dans les seconds - croisades, bûchers de l'Inquisition, génocides, révolution culturelle chinoise, tueries des Khmers rouges... - il réside ici dans le sens du devoir. Le fanatisme. Celui qui cause le mal est au service d'un engagement exigeant, d'une Cause avec un grand C. Il y a là un idéal, mais un idéal perverti, d'une perversion dont le sujet est totalement inconscient. Un juge de l'Inquisition pouvait souffrir authentiquement de devoir envoyer au bûcher une personne à l'allure attendrissante et un SS pouvait avoir la même réaction face à un enfant juif particulièrement touchant, mais l'un et l'autre se sont crus obligés de faire taire leur sentiment pour obéir à un devoir ressenti comme supérieur.


On retrouve des comportements analogues dans des fantasmes d'enfants. J'ai suivi en thérapie un enfant à qui l'on avait dit que ceux qui se masturbaient iraient en enfer, dont on lui avait donné une description terrifiante. Cette perspective l'avait épouvanté. La nuit, dans son lit, il s'adonnait à des fantasmes toujours semblables: il dépistait par un moyen magique tous les masturbateurs du pays et les envoyait dans des camps de travail où ils étaient surveillés de si près et maintenus dans un tel état d'épuisement qu'ils ne pouvaient plus s'adonner à leur penchant interdit. Ainsi les sauvait-il, avec une dureté implacable dont il était fier, car c'est par elle que passait le salut. Bien des adultes rêvent également de massacres ou de scènes sadiques où ils jouent un rôle actif et dont leur Moi conscient se réveille à la fois humilié et épouvanté. Cette vie onirique atteste la présence de l'inhumain dans l'inconscient individuel, qui, d'ailleurs, se manifeste aussi dans les romans érotico-violents qu'on trouve dans les gares et les aéroports, ainsi que dans bien des nouvelles ou films de science fiction. L'inhumain occupe une bonne place dans l'imaginaire, donc dans l'inconscient.


Grand ou petit


On parle parfois d'animalité pour expliquer ces comportements, mais s'il s'agissait de simple instinct on les retrouverait chez les animaux, ce qui n'est pas le cas. Pour comprendre les mécanismes en jeu, il vaut mieux revenir à la pensée binaire. Celle-ci favorise l'assimilation entre eux de concepts qui gravitent dans la même zone, près du même pôle, et qui s'organisent en réseaux dont les éléments deviennent interchangeables. Il y a ainsi deux pôles qui se répartissent l'attraction de la plupart des adjectifs fondamentaux. Le pôle « grand » s'amplifie de notions comme « gros », « puissant », « vainqueur », « nombreux », « fort », « dur », et aussi « admirable », « reconnu », « important », « parfait », « invulnérable », alors que le pôle « petit » attire des concepts comme « délicat », « fin », « différent », « insignifiant », « imparfait », « faible », « blessé », « rejeté ». L'une des racines des comportements inhumains réside dans ces assimilations. Pour le saisir, il faut se rappeler que le début de notre perception de la vie se fait dans la petitesse. Quand nous commençons à prendre conscience du monde qui nous entoure, nous ne tardons pas à remarquer que nous sommes petits, minuscules en fait, dans un monde de géants, de choses immenses, de phénomènes incompréhensibles. Quand on a deux ans, un enfant de sept ans est perçu comme très grand, et une chaise est un objet si haut que les pieds ne touchent pas le sol. Nous commençons notre vie consciente par la découverte de notre petitesse et de notre faiblesse: dans nos rapports avec les autres, ce sont toujours eux qui se montrent les plus forts et souvent ils expriment leur supériorité avec un manque total de respect pour les plus faibles. Du coup, la situation est vécue comme humiliante, avec au fond du cœur, refoulé, le désir de se venger un jour de cette humiliation. La vengeance met en jeu la pensée binaire : tu es humilié = je suis lavé de mon humiliation ; tu souffres = je jouis.


Je dis refoulé parce que pour se sentir bien, donc grand, il faut être du côté des admirables et des reconnus, de sorte que les sentiments de petitesse, de vulnérabilité, de rage provoquée par l'humiliation ne peuvent se manifester au grand jour. Ils sont donc rejetés dans l'ombre, dans les zones obscures du psychisme. Ainsi coupés de notre conscience, ils nous deviennent étrangers. Il y a aliénation: ce sont nos sentiments, mais ils constituent une sous-personnalité séparée de l'ensemble, quelqu'un d'autre qui vit en nous. Or, ce qui est inconscient a tendance à se projeter sur le monde extérieur. Nous allons donc projeter sur l'Autre ce qui est en fait tout ce que nous ne voulons pas voir et sentir en nous-mêmes. Au lieu de le voir lui, tel qu'il est, nous le voyons déformé par ce qu'il y a en nous de dangereux ou de méprisable.


Mais on ne triche jamais complètement avec son psychisme. Dans un recoin du cerveau, une partie de nous sait que nous sommes petits, faibles, fragiles, blessés. Comme c'est insupportable, il faut absolument compenser cela par un agrandissement. C'est le rôle que peut jouer la Cause avec un grand C. Cette Cause est noble. En adhérant à une Cause noble, je deviens noble. Et le même processus fonctionne pour tous les termes du pôle « grand ». En étant impitoyable, je deviens fort. En me situant dans l'immédiat, je m'identifie à l'autorité dont les ordres doivent être exécutés sur le champ ; à quoi bon perdre du temps à penser? prendre du recul, c'est faire preuve de faiblesse; « je tire d'abord et je réfléchis ensuite ». En refusant toute différenciation, toute nuance, en disant « j'veux pas l'savoir », je me donne une force massive d'éléphant, puisque ce qui est différencié et fin est assimilé à la dentelle, à la porcelaine, donc à « faible ». Toutes ces subtilités - par exemple, distinguer « arabe » de « musulman » ou « blanc » de « riche » - c'est de la dentelle dont je n'ai rien à faire. L'absence de délicatesse devient une qualité. Si elle est assimilée à « gros » , « grossier » ou « brute », c'est parce que ces termes prennent une connotation positive et deviennent source de fierté: ce sont des variations sur le thème « puissance ». Nous avons là un des moteurs du mouvement skinhead. Il faut avoir dépassé depuis longtemps le système de pensée infantile pour découvrir qu'il y a une force énorme dans la délicatesse et que dans les rapports humains elle est plus efficace que le pouvoir brut.


Pur / impur


En parlant des adjectifs qui s'organisent en réseau autour d'un même pôle j'ai utilisé le terme « concept ». J'aurais dû préciser qu'il ne s'agit pas de concepts neutres, purement intellectuels, mais de mots porteurs d'une charge affective, qui peuvent jouer le rôle du signal déclencheur d'un réflexe. Le réseau « grand » contient un terme important que je n'ai pas encore mentionné : le terme « pur ». Du temps des procès staliniens on parlait de purge ; en Bosnie, on a dit plutôt épuration ou purification (ethnique), mais c'est toujours de la même notion qu'il s'agit. Dans l'hitlérisme aussi, les gens à liquider, juifs, tziganes, homosexuels, étaient considérés comme impurs, comme polluant l'air pur de l'Allemagne aryenne. Les nazis n'ont pas innové. Au 16e siècle, dans de nombreuses localités de l'Occident chrétien, pour que la communauté juive reçoive le droit de demeurer sur place, le rabbin devait dire devant tout le peuple réuni à l'occasion d'une fête un texte qui manifestait bien cette prétendue impureté. La formulation variait d'un endroit à l'autre, mais l'exemple suivant est représentatif:


« Je suis mauvais et corrompu, une abomination pour tous les hommes. J'empoisonne les puits et je répands la peste. Les femmes de ma communauté sont des putains. Je suis un sale juif, un être dégoûtant, membre du peuple qui a crucifié le Christ.»


Et, pour que sa communauté survive - car où aller, puisque partout c'était la même chose? - le rabbin se prêtait à cette immonde comédie.


Tous ceux qui parmi vous sont imprégnés de culture freudienne reconnaîtront dans cette insistance sur la saleté la marque du stade anal. Quand le tout petit découvre qu'il peut décider à volonté s'il retient ou laisse sortir ses excréments, il vit cela comme la découverte de la puissance. Il maîtrise l'invisible, ce qui est caché dans le corps. En plus, souvent, il maîtrise la relation, car en décidant si oui ou non il émettra quelque chose dans le pot il obtiendra un sourire ou un visage déçu. Cette puissance est exaltante. D'où le lien entre sadisme et analité. Quand on torture, on provoque généralement un relâchement des sphincters : le torturé se souille. Avec la pensée binaire, il est sale = je suis propre, je suis pur. Quelle sensation de puissance cela donne au tortionnaire! L'autre se souille, ce qui le rend ridicule, et il est totalement entre mes mains. Il a atrocement mal, et c'est de moi que dépend qu'il souffre plus ou moins, que sa douleur dure ou s'arrête. Lui ne peut rien. Il ne peut rien = je peux tout. La totalité du pouvoir est entre mes mains. Je fais de lui ce que je veux. C'est la preuve irréfutable de mon absolue puissance!


L'Automate ou la peur de la vie


Cet être torturé, je le regarde avec mépris: il pue l'urine, la défécation, la peur. Je le perçois comme très inférieur parce que dans ce moment-là je m'identifie à une partie de moi que je situe très haut: celle qui se veut esprit et n'aime pas que je sois incarné. Pour elle tout ce qui est associé à la vie, dans le corps, est taxé de sale: le sang, le mucus, la salive, les sécrétions, le sperme... Une personne concrète est sale. Ce qui est impersonnel est propre. D'où le grand rôle des abstractions dans l'inhumain. L'Humanité, la Nation, le Prolétariat, l'Islam, la Chrétienté, la République, la Révolution, tous ces mots à majuscules offrent des Causes qui méritent qu'on se dévoue pour elles, alors que les humains individuels, blessés, imparfaits, sont de pauvres types, impurs et méprisables, qu'on peut écraser sans inconvénient. On en arrive ainsi à l'idée qu'un certain type de non-vivant est plus satisfaisant que le vivant. L'ordinateur est mieux que le cerveau. Le robot est supérieur à l'humain, message que l'on trouve dans bien des romans d'Asimov. L'histoire des robots qui prennent le pouvoir est un thème récurrent de la science fiction. Elle exprime la tentation de céder à ce noyau de notre personnalité que Charles Baudouin a décrit sous le nom d'Automate. C'est la tentation de n'avoir aucune responsabilité, parce qu'aucune émotion, aucun sentiment, se contenter d'un fonctionnement de type réflexe, répétitif, sans état d'âme. Eichmann, qui, comme un bon employé de bureau, consciencieux, organise la mort de millions de personnes. L'être humain devient un élément dans une statistique, un objet, il n'existe plus en tant que sujet. Mais celui qui le liquide ne se sent plus sujet non plus. Le Moi a glissé dans l'Automate. Il ne se sent pas responsable. Il se sent simple exécutant. Un rouage dans la machine.


L'exploration de l'inconscient révèle que chacun de nous a en lui cette zone non humaine, robotique. Notre vie comporte une tension entre deux attirances : l'attirance de ce pôle impersonnel et une attraction dans le sens opposé, vers tout ce qui nous fait dire de quelqu'un qu'il est humain: la compassion, la bienveillance, la bonté, la solidarité, la vérité, le courage, le respect, la créativité, l'humilité... C'est à ce niveau-là que nous sentons que nous sommes une personne, une personne particulièrement personnelle, particulièrement consciente d'être unique. C'est le pôle opposé à l'Automate. Celui-ci tend à nous faire renoncer à être de chair et d'os, nous porte à descendre plus bas que ce qui est animal en nous - le niveau du Ça freudien - pour devenir une chose, un être dépersonnalisé, une sorte de programme informatique, régi par ce que Freud a appelé, dans Au-delà du principe de plaisir, le « principe de répétition », un ensemble de rouages qui fonctionnent automatiquement, comme une machine à Tinguely. Un Robot. Les bureaucraties inhumaines parviennent à produire en grand nombre des fonctionnaires réduits à ce ronronnement automatique, ayant perdu le sens de la souffrance d'autrui et de leurs responsabilités.


Cette couche de notre psychisme, plus primitive encore que notre partie animale, exerce facilement une fascination, parce qu'elle offre les solutions les plus simples. Être soi, c'est compliqué, il faut résoudre des problèmes, assumer des responsabilités, penser, accepter la différence, admettre qu'on ne sait et ne comprend que peu de choses, de sorte que toute décision consciente implique un risque, ce qui demande du courage, donc une mobilisation d'énergie. Mais être une chose, ne plus être un vivant avec toutes ces matières visqueuses et sales dont je parlais tout à l'heure, c'est tellement plus propre, plus facile. D'où la fascination pour le néant, pour la mort. Envoyer l'autre à la mort, c'est le purifier, rendre la situation plus nette: les hitlériens appelaient le génocide solution.


Pareille conception a partie liée avec le désir de toute-puissance. Il est possible que la fascination qu'exercent les accidents, la torture, les meurtres, toutes choses qui, avec le sexe, font le pain béni des journaux à grande diffusion populaire, tienne en partie au fait qu'on s'identifie à celui qui ose provoquer la douleur ou la mort. Comme c'est interdit, on admire et envie inconsciemment celui qui ose transgresser. Il se place au dessus de la morale, de l'exigence de respect de la vie. Il ose dire « Merde ! » à Dieu. Cela donne un sentiment de grandeur bien fait pour compenser tous les sentiments de petitesse, de faiblesse, d'infériorité qui marinent dans nos tréfonds. Cela revient en effet à dire à Dieu : « Regarde, je suis plus fort que toi. Cela, tu l'interdis, mais tes interdictions, je m'assieds dessus. Cette chose proscrite, je la fais, et il ne m'arrive rien : tu es impuissant. Je suis plus puissant que toi. Tu n'es qu'un raté, un minable. Le vrai Dieu, c'est moi. » On compense ainsi l'incarnation dans un corps imparfait, destiné à se dégrader, et dans un monde où l'on n'est pas reconnu comme aussi grandiose qu'on le souhaiterait. Si l'on est Dieu, on n'est pas un être créé, avec tous les inconvénients que cela suppose. Rien d'étonnant, dès lors, qu'à la tête des grands mouvements inhumains, il y ait quasiment toujours un individu qui se prend pour Dieu. Pensez à Ceauþescu ou à Amin Dada. Lisez les documents chinois de l'époque du Petit Livre Rouge, vous verrez que Mao se prenait pour un dieu. Dans l'Inquisition aussi il y avait de cela. Persuadés qu'ils agissaient au nom de Dieu, les juges participaient par ce biais à la divinité.


Mais le dieu auquel on s'identifie ne se contente pas de sa position supérieure. Il estime avoir le droit d'être servi par des êtres non moins exaltants. D'où la fréquence de l'image du surhomme dans les comportements collectifs inhumains. C'était, bien sûr, très clair dans le nazisme. C'est moins connu, mais cela se retrouve dans tout un courant de l'extrême droite américaine, nourrie de romans à la James Bond, où le héros, par ailleurs aux performances sexuelles impressionnantes, peut se passer de dormir pendant plusieurs nuits successives ou subir la douleur d'une blessure atroce sans que ses facultés en ressentent le moindre affaiblissement. Ce thème du surhomme se retrouve abondamment dans les idées de Mao. Des souffrances inouïes ont été infligées au peuple chinois parce que le Grand Timonier niait les limites humaines, par exemple dans la campagne du Grand Bond en Avant, déclencheur d'une famine qui s'est soldée par trente millions de morts. Et tout le processus d'industrialisation de l'Union soviétique, dans les années 30 à 40, qui est l'un des épisodes de l'histoire les plus inhumains qui soient, était basé sur cette même négation des limites humaines, sur l'exigence que de pauvres humains se comportent en surhommes.


Le rôle du groupe


Comment passe-t-on de l'inhumain latent dans l'individu à l'inhumain manifesté dans un comportement collectif ? L'inhumain individuel est de l'ordre du fantasme ou du rêve. L'individu moyen n'a pas la possibilité physique de le réaliser. Il y a bien quelques exceptions, surtout aux Etats-Unis, où un détraqué se met à mitrailler des élèves en récréation pour le plaisir de tuer, de sentir sa puissance, de donner un exutoire à sa rage. Mais l'inhumain apparaît surtout dans le groupe. La raison en est très simple, c'est que beaucoup de faibles font un fort, beaucoup de fragiles mis ensemble font un puissant. Participant à cette puissance, le faible est délivré de sa vulnérabilité. Cela se retrouve déjà chez les enfants: une bande de gamins se forme pour en découdre avec un seul, ou toute la classe canalise son agressivité contre un souffre-douleur.


Il y a là une intervention des mécanismes de suggestion. Le comportement du leader sert de modèle à d'autres, il est le pionnier qui révèle qu'on peut ouvrir une brèche dans le mur d'interdits qui prive d'exutoire les désirs refoulés de vengeance ou de compensation d'une petitesse mal digérée. Par ailleurs, le nombre permet de se débarrasser de la responsabilité. Le Moi, responsable, se dissout dans un Nous impersonnel. Ce Nous est comme un cocon protecteur. On fait quelque chose qu'on peut déclarer courageux: affronter, attaquer, mais la supériorité du groupe protège contre le risque d'avoir le dessous. C'est ce qui se produit notamment dans les cas de lynchage, où nous retrouvons toutes les caractéristiques de la pensée infantile précédemment citées (y compris l'assimilation, fréquente chez les enfants blancs, noir = sale = mauvais). Quand on lynche, on ne fait pas dans la dentelle, on ne prend pas de recul, on ne se demande pas si la personne à lyncher est coupable ou non, ou s'il ne faudrait pas des preuves. Tout ça, ce sont des raffinements qui font partie du pôle « faiblesse ». Or, ce dont on a besoin, c'est de s'assimiler au fort-puissant-gros-brut-immédiat-pur-noble. Noble, puisqu'on agit au service de la justice. Qu'elle soit injuste en l'occurrence, on ne veut pas le voir, ce serait reconnaître que peut-être on n'a pas raison par définition, ce qui est impensable, car ce serait retomber dans la faiblesse. Dans un lynchage, tout le groupe agit d'un commun accord. Cette unanimité accroît l'impression de force et confirme à chacun qu'il a raison.


Inhumain = masculin ?


Une question qui surgit quand on étudie le thème de l'inhumain est celle du rapport entre « inhumain » et « masculin ». Bien sûr, il y a des femmes inhumaines, des femmes qui torturent, des femmes qui déclenchent de grands mouvements inhumains, comme Jiang Qing, la femme de Mao. Mais si l'on regarde les cas précis d'inhumanité, aussi bien dans l'histoire qu'à notre époque, on voit que les femmes y sont très minoritaires. En général, quand elles y participent, c'est essentiellement à titre d'exécutantes, ce ne sont pas elles qui prennent l'initiative ou qui organisent les campagnes dans leurs phases initiales. Est-ce parce que l'attendrissement envers l'être faible et vulnérable a ses racines dans l'instinct maternel ? Est-ce parce que de tout temps ce sont les hommes qui ont été les guerriers et ce sont les guerriers qui tuent ? Chez les singes qui se déplacent en groupes, les femelles sont au centre et les mâles tout autour, pour les protéger des dangers et éventuellement attaquer les agresseurs potentiels. Le combat est une responsabilité du mâle. Or, les comportements inhumains sont souvent de l'ordre du combat.


Ou serait-ce que les hommes se sentent plus vulnérables? Un homme ressent en général le besoin de prouver qu'il est un homme, alors qu'on ne retrouve pas un besoin correspondant chez la femme. Pourquoi ce besoin de se prouver mâle, donc fort, puissant ? Serait-ce un avatar des émois liés à la peur de la castration ? Visitant un musée d'antiquités grecques, j'ai été frappé de voir que parmi toutes ces magnifiques statues d'hommes ou de dieux masculins, s'il n'y en avait pas beaucoup qui avaient encore un nez complet, il n'y en avait plus une seule qui eût encore son zizi. C'est la preuve matérielle que ce qui dépasse peut facilement être perdu. C'est exposé, exposé au danger. Est-ce la raison pour laquelle il est si important pour un homme de se sentir homme? Tout cela, bien sûr, étant renforcé par des facteurs culturels. Le jeune garçon s'entend si souvent dire, par ses camarades ou par des adultes : « T'oses pas? T'es pas un homme! » que le besoin de la preuve peut facilement s'ancrer en lui. Si les comportements inhumains s'enracinent dans un besoin de compenser un sentiment de fragilité, c'est peut-être ce qui explique qu'ils sont généralement le fait des hommes.


L'inhumain non remarqué


J'ai surtout parlé des comportements inhumains flagrants. Mais il ne faut pas se leurrer, l'inhumain en nous se trouve aussi dans des comportements inconscients, cachés. Je pense en particulier à l'organisation sociale de notre planète, et aussi de nos pays. Il y a là toute une part de la réalité qui est généralement occultée. Notre façon de vivre accule des millions de gens dans des situations inhumaines. Mais cela reste dissimulé derrière les brouillards que le psychisme est si doué pour mettre en place quand notre image risquerait d'être ternie ou quand nous pourrions perdre tels ou tels de nos privilèges. Je suis sûr que si l'on faisait une étude véritablement sérieuse et honnête pour répondre à la question : « D'où vient l'argent ? Où va l'argent? », on verrait qu'il serait facile, sans grandes différences pour nos modes de vie, d'organiser notre planète d'une façon qui tienne compte des besoins de tous. Notre société possède en effet l'intelligence, l'expérience, l'art de l'organisation, les ressources matérielles, les capacités technologiques et les moyens financiers nécessaires pour assurer une vie décente à tous les humains. Mais le gros de ses ressources est investi dans des objets futiles, alors qu'elles pourraient servir à résoudre des problèmes criants. Il y a là un comportement inhumain, mais il n'est pas plus perceptible pour nous que le caractère inhumain de l'Inquisition l'était pour ceux qui y étaient impliqués. Dans quelques siècles, sans doute, on apprendra aux enfants des écoles que les 19ème, 20ème et 21ème siècles auront été les siècles de l'usage inhumain des ressources de la société.


Que faire ?


Que faire, face à l'inhumain? Sur le plan individuel, accepter, en évitant le plus possible les sentiments de culpabilité, qui sapent l'énergie sans rien apporter en échange, que nous avons en nous, surtout nous, les hommes, un potentiel dangereux d'inhumanité. Oser descendre dans ce tréfonds, oser le sentir. Et regarder ce petit être humain vulnérable et orgueilleux que nous sommes avec beaucoup de fermeté, car il est dangereux, mais avec beaucoup de compassion, car il mérite notre amour.


Sur le plan social, il est extrêmement important d'être vigilant. En effet, les grands actes inhumains collectifs sont toujours précédé d'une étape précise: celle du discours. Il y a toujours quelqu'un qui parle ou écrit, et qui, par ses phrases, touche les détonateurs psychiques qui existent en chacun de nous. Souvent ce discours présente les caractéristiques de la parole hypnotique, c'est-à-dire qu'il provoque une concentration telle qu'on oublie tout ce qui n'en est pas l'axe destructeur. Mais à la grande différence de la séance d'hypnose thérapeutique, où le thérapeute, une fois l'induction accomplie, veille à élargir le champ de conscience du patient, à stimuler sa créativité, à aiguiser son intelligence, sa mémoire et son aptitude à opérer des rapprochements, celui qui se lance dans un discours inhumain amène et maintient son public au niveau de la pensée binaire, ce qui lui permet de gommer toutes les nuances, toutes les différenciations, tout ce qui fait d'un être humain un individu unique, ayant droit au respect du fait même de cette unicité. C'est un discours qui manipule les sentiments de déception, les colères refoulées, la rage latente, le désir de vengeance et l'aspiration à la grandeur. On retrouve de tels discours sur l'Internet. Or, les sentiments négatifs attisés par cette manipulation sont contagieux. C'est pourquoi je crois qu'une vigilance sérieuse s'impose. L'inhumain est en nous, latent, surtout chez nous les mâles, acceptons-le avec humilité, mais veillons avec le maximum de conscience à ne pas nous laisser prendre.


(Exposé présenté à Genève le 11 novembre 2001 dans le cadre d'un colloque sur le thème "Humain, Inhumain")