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CLAUDE PIRON

 

 

 

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Contribution à l'étude des apports du yiddish à l'espéranto

Introduction

       Les usagers du yiddish qui pratiquent l'espéranto ont souvent le sentiment qu'il existe entre les deux langues une affinité réelle, bien que trop subtile pour pouvoir être aisément démontrée. Cette impression a-t-elle un fondement dans la réalité? La question se pose et le but du présent article est de verser au dossier quelques éléments qui permettront peut-être de progresser sur la voie d'une réponse objective.

       L'espéranto a sensiblement évolué depuis son apparition sur la scène publique en 1887: glissements de sens, introduction de néologismes, développement de tendances latentes, ajustements interculturels ont été provoqués par l'utilisation pratique de la langue dans des contextes très divers. Il est possible qu'une influence du yiddish se soit exercée sur tel ou tel aspect de cette évolution, mais les considérations formulées ici se limiteront à l'espéranto tel qu'il a été conçu par Zamenhof et pratiqué par lui dans les premières années de la vie de la langue (Zamenhof est mort en 1917).

       Une première remarque s'impose: Zamenhof n'a pas organisé son idiome de façon absolument méthodique: il a souvent agi empiriquement. Il traduisait ou rédigeait des textes, et composait la langue au fur et à mesure, en se fiant plus à l'intuition et au sentiment esthétique qu'à la raison. Le lexique en témoigne abondamment. Si l'espéranto était, comme on le dit parfois, une langue planifiée, au sens strict, des principes directeurs auraient été systématiquement appliqués aux emprunts et le vocabulaire présenterait une cohérence qui lui fait largement défaut.

       C'est ainsi qu'à côté de voĉo 'voix', on trouve paco 'paix' (comparez la cohérence de l'italien, de l'espagnol et du français: voce, pace; voz, paz; voix, paix); à côté de nacio 'nation': leciono 'leçon' et kondiĉo 'condition'; à côté de ŝpari 'épargner' et de ŝteli 'voler': anstataŭ 'au lieu de' (et non *anŝtataŭ). Stelo 'étoile' et studi 'étudier' coexistent avec esperi 'espérer'; esprimi 'exprimer' avec ekskludi 'exclure'. De même Zamenhof choisit tantôt le schriftbild (boato 'bateau', soifo 'soif', birdo 'oiseau'), tantôt le lautbild (ŝanĝi 'changer', vualo 'voile', rajti 'avoir le droit de'). L'étude de l'évolution grammaticale témoigne du même processus. La belle symétrie des terminaisons verbales actuelles est un aboutissement, non un point de départ. On ne la trouve pas dans les premiers projets (Waringhien, 1959, 22-37).

       Zamenhof a-t-il fait des emprunts conscients au yiddish? Nous n'avons aucun moyen de le savoir, puisque nous ne possédons aucun document où il aurait dit l'avoir fait. La réponse à cette question importe à vrai dire assez peu, car il est nettement plus probable que si le yiddish a exercé une influence, cela s'est fait inconsciemment. Un choix résulte généralement de la convergence de plusieurs facteurs, les uns conscients, les autres inconscients. Croire qu'un facteur est plus important parce qu'il est conscient serait une profonde erreur. On sait depuis Freud que l'argument conscient n'est souvent qu'une simple rationalisation.

       Dans ces conditions, c'est sans doute un faux problème que de se demander, par exemple, si fajro 'feu' vient de l'anglais fire, de l'allemand Feuer ou du yiddish fayr. Il est probable que le mot s'est présenté à Zamenhof comme allant de soi, du fait de la convergence de ces trois influences, renforcées par le f initial des mots correspondants dans les langues romanes. Cela dit, il est raisonnable d'admettre que, quels qu'aient été ses choix conscients, les langues qui lui étaient les plus familières ont agi sur son œuvre à la manière d'un substrat.

Le substrat

       La langue substrat la plus prégnante est généralement celle que l'on a parlée avec les camarades de classe et de jeu tout au long de la scolarité. Cette influence est généralement plus forte que celle de la famille, des enseignants ou de la langue officielle de la région, comme le savent tous les parents qui se sont installés dans une nouvelle zone linguistique avec des enfants d'âge scolaire.

       Nous savons par Holzhaus (1970, 19) que Zamenhof a fréquenté l'école primaire juive (kheyder). Il est probable que la langue qu'il a le plus parlé avec ses condisciples était le yiddish, qui semble avoir été, à en juger par Holzhaus (ibid.), la langue de l'enseignement. Par ailleurs, si son père exigeait qu'on parlât russe à la maison, cette règle ne s'appliquait qu'à la famille nucléaire. Il est peu vraisemblable que la famille élargie ait été aussi assimilationniste que le père du jeune Leyzer. Le yiddish était donc présent, selon toute probabilité, dans le milieu familial au sens large. Enfin, dans les relations avec les habitants juifs de Białystok et, plus tard, de Varsovie, c'était sans doute la langue la plus employée.

       A la Real'naja Gimnazija de Białystok et au Deuxième Gymnase de Varsovie, Zamenhof a suivi un enseignement donné en russe. Mais cela signifie-t-il qu'il utilisait cette langue avec ses condisciples? On peut présumer qu'il a surtout parlé russe à Białystok et polonais à Varsovie.

       Quoi qu'il en soit, on peut affirmer sans grand risque de se tromper que les deux langues qui formaient ensemble le substrat le plus influent dans ses structures mentales étaient le yiddish et le russe, le polonais suivant probablement d'assez près. Quant à l'allemand, c'est une langue qu'il savait bien, mais pas aussi bien que le yiddish. Deux faits en témoignent. D'une part, il a écrit des poèmes en yiddish, mais pas en allemand. Personne ne publie de poème dans une langue qu'il ne possède pas vraiment bien, si l'on exclut les cas de snobisme ou de narcissisme naïf; or, rien dans le comportement de Zamenhof ne nous permet de faire l'hypothèse de tels traits de caractère. D'ailleurs, un snob ou un narciste n'écrirait pas dans une langue sans prestige, comme le yiddish à l'époque de Zamenhof. On peut en conclure qu'il était plus à l'aise dans cette langue qu'en allemand. D'autre part, en 1915, il a demandé à Marie Hankel de lui traduire «en bon allemand» un article auquel il tenait beaucoup (Holzhaus, 1970, 39); il n'aurait pas eu recours à quelqu'un d'autre s'il avait eu le sentiment d'avoir lui-même une maîtrise suffisante de la langue.

       Par ailleurs, s'il existait une communauté germanophone (non-juive) dans la province de Grodno et à Białystok même, il est douteux que Zamenhof ait eu beaucoup de rapports avec elle. Il est probable que sa connaissance de l'allemand était plus extérieure, plus livresque, que sa connaissance du yiddish, qui venait, elle, de la vie quotidienne et était de ce fait beaucoup plus profondément enracinée dans son psychisme.

       Autre argument: nous n'avons aucun signe d'attachement affectif à l'allemand, ou, d'ailleurs, au polonais. Par contre, Zamenhof a dit à plusieurs reprises qu'il aimait beaucoup le russe et le premier article sur le yiddish qu'il a publié dans le numéro de mai 1909 de Lebn un visnshaft commence par la phrase «Kh' lib heys dem azoy genantn zhargon» `J'aime d'un amour ardent ce présumé jargon'. Dans le numéro de mars 1910, il a dit également - je cite la traduction littérale donnée en anglais par Gold (1980, 305-306) - «thirty years ago, when I worked with the Yiddish language with hot love».

       Contrairement à bien des assimilés, il voyait dans le yiddish «une langue comme toutes les autres» (Homo Sum, 1901, cité par Holzhaus, 1970, 19). Il a toujours aimé son identité juive, si douloureuse qu'elle ait pu être, et s'est toujours senti solidaire du peuple juif, c.-à-d., en Europe orientale, d'une communauté yiddishophone. L'allemand n'avait certainement pas une complicité aussi étroite avec le plus intime de son être. La même remarque est applicable au polonais.

       Enfin, une influence est toujours plus grande lorsqu'il y a identification et il est permis de penser que Zamenhof a identifié l'espéranto au yiddish, en ce sens que celui-ci présentait un modèle de langue internationale efficace, notamment pour les classes socialement défavorisées. Le jeune auteur a pu être frappé par le fait qu'un yiddishophone de Russie ou d'Ukraine partageait une langue commune (quelles que soient les différences de prononciation, de grammaire, de vocabulaire, etc.) avec les habitants juifs de zones linguistiques estonienne, hongroise, roumaine ou autres, dont les langues locales ne lui étaient pas compréhensibles et dont les habitants non-juifs de milieu modeste étaient privés de tout moyen international de communication linguistique. Il savait aussi qu'une langue pouvait paraître composite, hétérogène, et pourtant se prêter admirablement aux exigences de la vie pratique, à la discussion intellectuelle, à la communication expressive des émotions et des sentiments, ainsi qu'à l'activité littéraire.

       Il est donc probable que, très souvent, lorsque Zamenhof voulait définir la forme d'un mot ou la manière d'exprimer un enchaînement complexe de concepts, la première solution qui se présentait à lui (sans même qu'il en soit toujours pleinement conscient) était les formules yiddishe et russe, mais il n'est pas moins certain qu'il ne se serait pas permis d'utiliser des formes dont l'origine yiddishe aurait été perceptible. Il était suffisamment réaliste pour savoir que des emprunts directs au yiddish seraient difficiles à justifier rationnellement dans une langue destinée à tous les peuples. L'intelligentsia non-juive n'aurait jamais admis une telle façon de procéder. A ce propos, il faut se rappeler que la place importante que Zamenhof a accordée aux racines latines et romanes visait sans doute à rendre la langue acceptable pour une élite intellectuelle, qui, généralement, avait appris le latin et savait le français. Même si la langue était, au premier chef, destinée aux peuples eux-mêmes, et pas seulement à l'élite, il était important de lui donner un aspect susceptible de plaire à l'intelligentsia. La facilité avec laquelle les mots français étaient assimilés en grand nombre par l'allemand et le russe et la présence massive du français dans le lexique anglais étaient deux arguments de plus.

       L'influence du yiddish a donc été inconsciente dans la majorité des cas. Si elle a parfois été consciente, elle devait en tout cas être dissimulée. D'un point de vue «officiel», les langues où Zamenhof a le plus puisé ont été le français, le latin, l'allemand et l'anglais.

Un exemple: le traitement de quelques groupes consonantiques

       Il est probable que si l'on avait demandé à Zamenhof quelle était l'origine du verbe fajfi 'siffler', il aurait cité l'allemand pfeifen et non le yiddish fayfn. Gold (1980, 315-316) accorde lui aussi une part prépondérante à l'allemand et ne concède au yiddish, en l'occurrence, qu'un rôle de renforcement.

       Je ne suis pas du même avis. Rien n'empêchait Zamenhof d'adopter des formes telles que *pfajfi ou *ŝtopfi. Dira-t-on que le groupe pf était trop spécifiquement allemand pour une langue internationale? Mais si ce genre de considération l'arrêtait, pourquoi a-t-il si souvent fait appel à des formes purement allemandes? Tago 'jour' est moins international que *dago, et des mots comme laŭbo 'voûte de feuillage', ŝuldi 'devoir, avoir des dettes', ŝvebi 'planer' n'ont rien d'universel pour les recommander.

       Si le groupe pf lui avait paru gênant parce que trop allemand, il aurait, pour la même raison, rejeté les groupes ŝm, ŝp, ŝt, etc. qu'on ne retrouve dans aucune autre langue germanique que l'allemand et le yiddish.

       Il est remarquable que dans tous les mots espérantos qui correspondent à un mot allemand comportant une affriquée à friction labio-dentale (pf), le mot espéranto suit le modèle yiddish: fajfi 'siffler' (yid. fayfn), fuŝi 'bousiller' (yid. fushern), mais ŝtopi 'boucher, obstruer' (yid. shtopn). L'exemple cité par Gold (1980, 316) à l'encontre de cette thèse, kramfo 'crampe', n'appartient pas au lexique de Zamenhof; il a été introduit ultérieurement et s'explique par la nécessité d'éviter l'homonymie avec le mot zamenhofien krampo 'crochet'.

       Un autre exemple est intéressant, celui des occlusives précédées d'une sifflante ou d'une chuintante. Pourquoi l'espéranto a-t-il studi 'étudier', mais ŝtalo 'acier'? L'explication de tels cas par les langues latines ou l'anglais n'est pas recevable. Si elle était valable, on aurait *spari, non ŝpari 'épargner', à cause de l'anglais spare, et *stofo, non ŝtofo 'étoffe' à cause de l'italien stoffa (et du français étoffe, puisqu'à un é initial correspond souvent un s espéranto). La question mérite d'être cernée de plus près.

       J'ai tenté de le faire en étudiant l'ensemble des racines zamenhofiennes commençant par sp, st, ŝp ou ŝt et ayant un équivalent en yiddish, en allemand, en russe et en polonais. Cet ensemble comprend 56 racines. Sur ce nombre, 53 (96%) ont un correspondant en yiddish (1), 50 (89%) en allemand, 33 (59%) en russe et 27 (49%) en polonais.

       Dans cet ensemble, les proportions respectives de racines espérantos ayant une similitude de forme avec le mot correspondant dans l'autre langue, notamment en ce qui concerne le caractère sifflant ou chuintant de la consonne initiale, se présentent comme suit:

yiddish 37/56, soit 66%
russe 25/56, soit 45%
polonais 20/56, soit 36%
allemand 12/56, soit 21%.

       La corrélation avec le yiddish est nettement marquée. Mais peut-être objectera-t-on qu'étant donné le critère appliqué, l'échantillon est biaisé en faveur du yiddish. De fait, si, au lieu de calculer, pour les quatre langues, le pourcentage par rapport aux 56 racines de l'échantillon, on ne tient compte que des mots analogues en espéranto et dans la langue considérée, le russe et le polonais rattrapent le yiddish:

russe 25/33, soit 76%
polonais 20/27, soit 74%
yiddish 37/53, soit 70%
allemand 12/50, soit 24%.

       On notera tout de même que la différence demeure grande entre le yiddish et l'allemand.

       Le maniement des statistiques est toujours délicat et, malgré l'argument présenté ci-dessus, peut-être est-il faux de raisonner dans un cas comme celui-ci sans tenir compte de l'influence d'autres langues largement utilisées par Zamenhof, comme le français et le latin. Le pourcentage élevé de similitudes entre le yiddish et l'espéranto n'en reste pas moins remarquable par rapport à l'allemand. Dira-t-on que, tout simplement, le yiddish et l'espéranto zamenhofien traitent leurs emprunts de la même manière? Mais comment expliquer cette ressemblance autrement que par l'existence d'un modèle yiddish sous-jacent aux choix de Zamenhof?

La complexité du problème: schriftbild et lautbild

       Deux tendances de Zamenhof compliquent beaucoup le problème de l'étymologie de l'espéranto. D'une part, il lui est souvent arrivé de choisir une forme qui représentait un compromis, c.-à-d. une forme facile à retenir pour des gens de langues différentes. Savait-il que strato 'rue' correspond exactement au néerlandais straat? C'est douteux. Il a dû choisir cette forme parce qu'elle était intermédiaire entre l'anglais street et l'allemand Strasse. Najtingalo 'rossignol' est probablement davantage un compromis entre l'anglais nightingale (>*najtingelo, *najtingejlo) et l'allemand Nachtigall (>*naĥtigalo) qu'entre le lautbild et le schriftbild du mot anglais. La forme strebi 'faire effort vers' (et non *ŝtrebi) s'explique sans doute par le russe stremit'sja, peut-être aussi par l'anglais strive. Et ŝtono 'pierre' ne peut être qu'un métissage de l'anglais stone par l'allemand Stein et le yiddish shteyn.

       D'autre part, Zamenhof tenait beaucoup à éviter les homonymies: ŝpini 'filer' a eu la préférence sur *spini (anglais spin) parce que la racine spin existait déjà avec le sens de 'colonne vertébrale', pour laquelle il y avait une convergence multiple: latin spina; russe spin; anglais - schriftbild - spine; français épine dorsale (adjectif spinal).

       A ces deux caractéristiques du travail zamenhofien on serait tenté d'ajouter une apparente indifférence quant au choix entre schriftbild et lautbild. Cette impression, qui porte à considérer les influences de la forme écrite et de la prononciation comme à peu près équiprobables, est infirmée par l'analyse des faits. Elle vient sans doute du fait que des formes comme soifo 'soif', foiro 'foire commerciale' ou boato 'bateau' sont si frappantes qu'elles occupent une place disproportionnée dans la mémoire de celui qui médite sur ces questions. En fait, elles sont exceptionnelles.

       C'est ce que confirme l'étude du vocabulaire, pourvu qu'on admette quelques règles assez constantes, comme le fait qu'à un c latin devant e ou i correspond généralement un c espéranto (probablement en raison de la prononciation du latin par Zamenhof) et qu'à un ch français correspond généralement un ĉ espéranto, alors que le lautbild donnerait ŝ. Sans doute s'agit-il là d'une généralisation du système adopté, par souci de compromis, pour les nombreux mots communs à l'anglais et au français: il paraît plus justifié d'attribuer le ĉ de ĉarma 'charmant', ĉefo 'chef', ĉeko 'chèque', ĉokolado 'chocolat', etc. à la prononciation anglaise qu'à l'influence d'un schriftbild français de toute façon bien défiguré par la perte du h.

       Ces règles une fois admises, on s'aperçoit que la préférence pour le schriftbild est très rare. Dans un sondage que j'ai effectué sur un échantillon aléatoire de 500 racines du vocabulaire du Fundamento (2) pour lesquelles la question se posait (c.-à-d. à l'exclusion de mots comme 'même', au sens de l'anglais even, edzo 'mari', ĉio 'tout', à l'étymologie peu claire; au sujet de edzo, cf Golden, 1982), 488 formes (97,6%) s'expliquaient par le lautbild et 12 seulement (2,4%) par le schriftbild. Ce chiffre est d'autant plus remarquable que j'ai donné le maximum de chances au schriftbild, en refusant de tenir compte de certains cas d'assimilation; par exemple, j'ai inclus blov 'souffler' (< anglais blow) dans la catégorie schriftbild, alors qu'il s'agit probablement d'une généralisation du système admis pour brov 'sourcil', où au w anglais (brow) correspond un v russe (brov'). La nette prédominance du lautbild est importante pour le sujet qui nous occupe, car il est tentant d'attribuer l'étymologie de telle ou telle forme espéranto à l'allemand plutôt qu'au yiddish en invoquant le schriftbild.

       C'est ainsi que dans l'article déjà mentionné, Gold (1980, 316) dit: «What are the origins of Esperanto hejmo and hejti? Yiddish has heym and heytsn (...). German has Heim and heizen, with /aj/. Esperanto has a diphthong /aj/ and one would therefore expect that, if from German, these words would be pronounced *hajmo and *hajti. It is hard to believe that Zamenhof would borrow these words from Yiddish and we must therefore link them in some way with German (...). The answer is that Zamenhof borrowed the schriftbild rather than the lautbild.»

       Je doute qu'il en soit ainsi. Zamenhof n'avait aucune raison de choisir ej dans ce cas et pas dans les autres. Pourquoi fajli 'limer' et fajfi 'siffler', mais hejmo 'foyer', 'chez-soi'? Il est improbable que la correspondance avec le yiddish fayln, fayfn, heym soit seulement l'effet du hasard, étant donné ce qui a été dit ci-dessus de la prégnance supérieure du yiddish, par rapport à l'allemand, dans les options inconscientes de Zamenhof.

       Un autre argument milite en faveur de la thèse de l'étymologie yiddish. L'idée 'chez soi, à la maison' s'exprime en espéranto par hejme. Si l'influence de l'allemand avait été prédominante, on aurait *dome (correspondant à l'allemand zu Hause, au russe doma, au polonais w domu), alors que le yiddish dit in der heym. La connotation affective du mot a d'ailleurs pu jouer ici un rôle non négligeable, de même que le renforcement par l'anglais at home.

       Autre exemple: l'espéranto ŝati 'apprécier, faire cas de' (dans la langue de Zamenhof; aujourd'hui 'aimer' dans le sens de l'anglais 'to like') me paraît tenir davantage du yiddish shatsn que de l'allemand schätzen. La thèse de Gold (1980) selon laquelle Zamenhof serait parti de la forme écrite en en supprimant le signe diacritique n'est pas convaincante. Si cette façon de faire était pour lui acceptable, on en trouverait des exemples ailleurs: pökeln aurait donné *pokeli ou *pokli, au lieu de pekli 'saler pour conserver', et sägen 'scier' *sagi au lieu de segi.

       Dira-t-on qu'il n'y a aucun sens à raisonner de la sorte du moment que, comme on l'a vu dans l'introduction, Zamenhof a agi en l'absence de tout système? Mais «inconscient» - et surtout «empirique» ou «intuitif» - ne signifie pas «aléatoire», ni «sans cause». Une influence du type substrat comporte toujours une certaine régularité. Si jamais, ou pratiquement jamais, Zamenhof ne recourt à la suppression de l'umlaut dans ses emprunts à l'allemand, c'est qu'un facteur, probablement inconscient, le poussait à préférer une autre solution. De même, c'est parce qu'il y a une très grande régularité dans la correspondance entre le c latin devant e ou i et le c espéranto, prononcé /c/ (cervo 'cerf', necesa 'nécessaire', acero 'érable'...) que l'on peut voir dans voĉo 'voix' un emprunt, non au latin, mais à l'italien. C'est un fait psychologique bien connu: une série de choix opérés apparemment au petit bonheur, c.-à-d. en dehors de tout plan, de toute organisation méthodique, peut témoigner d'une régularité due à l'intervention de structures inconscientes.

       En fait, le seul cas où une forme zamenhofienne n'est susceptible d'aucune autre explication qu'un emprunt à l'allemand avec suppression de l'umlaut est fraŭlino 'demoiselle' (<Fräulein). Quand il s'agit des diphtongues äu et eu, Zamenhof respecte toujours le schriftbild: Eŭropo, leŭtenanto (cf. russe lejtenant, yiddish leytenant). Sans doute a-t-il jugé que le schriftbild était plus international. A mon avis, c'est exact. Beaucoup d'étrangers connaissent le mot Fräulein mais ne savent pas comment il se prononce (c'est certainement le cas de la majorité des francophones non suisses). On peut conclure de la forme du mot espéranto fraŭlino que cette transformation ne doit être invoquée qu'avec la plus grande prudence. (A propos de yiddish shatsn > espéranto ŝati, on remarquera incidemment le curieux passage de /c/ à /t/ que l'on retrouve également dans yiddish shvitsn > espéranto ŝviti, dans yiddish heytsn > espéranto hejti; il s'agit peut-être de l'extension à ŝati, par assimilation, d'un compromis avec les formes anglaises sweat et heat).

       Certains verront sans doute dans ŝuti 'déverser' un exemple d'emprunt à l'allemand (schütten) avec remplacement de ü par u. En fait, on peut se demander s'il ne s'agit pas là d'un cas particulier d'une tendance étonnante qu'a manifestée Zamenhof à utiliser un u dans une racine où l'on attendrait plutôt un i (le mot correspondant est shitn en yiddish). Pourquoi dit-il ŝpruci 'jaillir', puisque l'allemand dit spritzen et le yiddish shpritsn? L'italien spruzzare n'offre pas une explication bien convaincante pour un mot aussi peu courant. Pourquoi dungi 'embaucher, engager' (allemand dingen, yiddish dingen)? Certes, le participe passé est gedungen dans le yiddish nord-oriental, mais Zamenhof n'avait aucune raison de préférer la voyelle du participe à celle de l'infinitif; si telle devait être l'explication du u de dungi, il s'agirait d'un cas tout à fait exceptionnel. Bindi 'relier', ŝpini 'filer', ŝteli 'voler', trinki 'boire' et bien d'autres verbes auraient une forme différente si l'emprunt avait été fait au participe. La forme gliti 'glisser' s'explique sans doute plus par le yiddish glitshn et le français glisser que par le participe geglitten du verbe allemand gleiten. Pourquoi flugi 'voler' (allemand fliegen, yiddish flien)? Il est peu probable que l'étymologie de ce dernier mot ait été le substantif Flug. D'une part, bien des indices montrent que Zamenhof voyait dans le verbe la forme principale d'ou dérivent toutes les autres, surtout lorsqu'il s'agit d'une action, conformément à une idée très répandue chez les philologues de l'époque et à la structure de l'hébreu (c'est ainsi qu'il fait d'armi 'armer' la forme-mère, le mot 'arme' étant un dérivé: armilo). D'autre part, s'il avait ressenti le substantif comme l'étymon, c'est lui qu'il aurait inscrit dans son lexique. Or, le vocabulaire de la version allemande du Lexique universel a flugi, `fliegen', et non flugo, `Flug'.

       On pourrait être tenté d'attribuer le u de ĉu 'est-ce que' à cette étrange prédilection pour le son u. En fait, il représente sans aucun doute un compromis entre le polonais czy et le yiddish nord-oriental tsu (correspondant au yiddish standard tsi); rappelons à ce sujet que le yiddish de Białystok appartient au yiddish nord-oriental. L'influence du polonais a dû être prépondérante: l'ordre des mots d'une question introduite par ĉu suit le modèle polonais et non le modèle yiddish.

Quelques cas intéressants de correspondance sémantique ou structurale entre le yiddish et l'espéranto

       L'exemple de ĉu illustre bien la complexité du problème. Ce serait en effet une simplification excessive que de ne considérer que la forme du mot, comme si des éléments plus profonds, d'ordre structural ou sémantique, n'avaient joué aucun rôle. Zamenhof savait que dans la majorité des langues européennes l'inversion du sujet est la manière la plus courante de rendre une phrase interrogative. Pourquoi n'a-t-il pas utilisé ce système? A côté de l'influence prépondérante du yiddish et du polonais, un renforcement de type structural a pu être assuré par le français est-ce que et même peut-être par l'anglais do, qui a pu contribuer au choix de la voyelle. Bien qu'il s'agisse, grammaticalement, de tout autre chose, une structure anglaise comme do you know? se trouve avoir une forme parallèle à czy ty znasz?, à est-ce que tu sais? et donc à ĉu vi scias? Face à une telle convergence d'influences, il est malheureusement impossible de connaître la proportion respective des diverses forces en jeu.

       Parmi les cas possibles d'influence purement sémantique, il faut classer la particule do, empruntée au français donc, avec, sans doute, renforcement par le yiddish nord-oriental to. Dans la plupart des cas elle joue le rôle du yiddish zhe. On dit en espéranto donu do al mi, suivant ainsi l'ordre des mots du yiddish gib zhe mir et non celui du français donne-moi donc. Cette influence est partagée avec celle du polonais że et du russe zhe. Mais le champ sémantique du russe zhe est plus large que celui du yiddish zhe, puisqu'il comprend le sens de 'même' (anglais 'same').

       Un troisième exemple nous est fourni par la préposition laŭ, dont la fréquence en espéranto est, sauf erreur, plus proche de celle du yiddish loyt que du laut allemand, qui en fournit l'étymologie «officielle». Laŭ s'emploie dans de nombreux cas où l'on dira plutôt gemäss ou nach en allemand.

       Le mot qui signifie 'prochain', en référence au temps, peut figurer dans cette série. On dit en espéranto venonta 'qui viendra'. L'emploi du verbe 'venir' ne s'explique ni par le russe buduščij, ni par l'allemand nächst. Les autres langues où Zamenhof puisait le plus souvent son matériel linguistique utilisent également un autre concept: l'anglais dit next, le français prochain et le latin proximus ou futurus. Le yiddish kumendik (<kumen 'venir') - avec, peut-être, renforcement par l'hébreu ba - pourrait très bien avoir exercé l'influence la plus directe, le polonais przyszly (< przyjść 'venir') venant appuyer ce choix.

       L'idée d'utiliser un suffixe pour indiquer une particule de matière procède sans doute d'une convergence entre le yiddish, le russe et le polonais. Le parallélisme est frappant entre le yiddish shneyele, zemdl, shteybl, etc., le russe sneinka, pesčinka, pylinka et l'espéranto neĝero 'flocon de neige', sablero 'grain de sable' et polvero '(une) poussière', même si l'espéranto n'utilise pas un diminutif.

       Un cas où il est difficile de nier l'influence prédominante du yiddish est celui de la distinction que fait l'espéranto entre les adjectifs landa 'national, du pays' et nacia 'national, de la nation'. Ces deux mots correspondent respectivement au yiddish landish et natsyonal. Or, cette distinction ne se retrouve pas dans les autres langues auxquelles Zamenhof avait coutume d'emprunter. Le russe dit narodnyj ou nacional'nyj, mais n'a pas d'adjectif dérivé directement de 'pays'. Le polonais n'a que narodowy. L'allemand n'a pas d'adjectif dérivé de Land; il emploi ce monème comme premier terme d'un mot composé, soit sous la forme Land- dans le sens de 'rural', soit sous la forme Landes- dans le sens de l'espéranto landa, du yiddish landish, mais on ne saurait assimiler ces structures à des adjectifs. L'anglais et le français n'ont que national. Lorsque l'anglais emploie country en position adjective, il a le sens de 'rural'. Le mot artsi, en hébreu moderne, a une formation parallèle et un sens identique à l'espéranto landa. Il représente lui aussi, selon toute vraisemblance, un calque du yiddish landish.

       Certains objecteront que le mot landa, loin d'être en rapport avec le yiddish, résulte tout simplement d'une formation interne de la langue et ne représente qu'une application de la règle générale qui permet à l'espéranto de former des mots de n'importe quelle catégorie grammaticale à partir de toute racine par simple adjonction de la voyelle correspondant à la fonction (-a pour la fonction adjective; la même objection pourrait d'ailleurs être faite à la thèse selon laquelle artsi refléterait une formation yiddishe). Cette façon de voir, convaincante à première vue, ne tient cependant pas compte de l'influence extrêmement forte des divers substrats agissant sur l'espéranto.

       Cette prégnance du substrat est attestée, par exemple, par le fait que l'on emploie presque toujours internacia 'international' là où la formation interne et une véritable adéquation mot/concept exigeraient interlanda (< land- 'pays'), interŝtata (<ŝtat- 'État'), voire intergenta (< gent- 'ethnie, peuple'). Le substrat occidental, renforçant celui de Zamenhof, a amené la majorité des espérantophones à adopter (inconsciemment) une forme proche de celle qu'ils utilisent dans la vie quotidienne hors du monde de l'espéranto, sans se poser la question de savoir s'il s'agit vraiment de nation plutôt que de pays ou d'État. L'ONU, par exemple, est toujours qualifiée d'internacia; on devrait dire interŝtata, car ce sont les États qui votent, qui décident, qui organisent, non les nations. Le fait que l'on dise internacia organizo 'organisation internationale', mais landa asocio 'association nationale' (et non nacia, qui serait conforme à l'usage de la majorité des langues européennes, ou landasocio, formule tout aussi correcte suivant le modèle allemand) évoque l'influence d'un substrat yiddish, seule langue où l'on retrouve des formes parallèles à celles de l'espéranto: internatsyonal dans le premier cas, landish dans le second.

       Soit dit en passant, la façon dont le yiddish et l'espéranto rendent la différenciation que fait le russe entre russkij et rossijskij frappe par son parallélisme, même si les mots sont relativement tardifs dans les deux langues: le yiddish dit rusish et ruslendish, l'espéranto rusa et ruslanda (ou rusia). Certes, les deux langues n'ont fait que s'appliquer le modèle russe, mais précisément, le sentiment d'affinité mentionné dans l'introduction tient à ce genre de parallélisme. C'est un fait qu'aucune autre langue n'opère cette distinction.

       Comme dernier exemple d'influence probable du yiddish on peut citer le mot respondi dans le sens de 'correspondre (à quelque chose)', que l'espéranto partage avec le yiddish enfern; dans les deux cas, le sens premier du mot est 'répondre'. Cet usage ne peut être imputé ni au russe, qui dit dans ce sens sootvetstvovat' (non otvečat'), ni à l'allemand, qui n'utilise pas antworten, mais entsprechen en pareil cas. En français, on peut théoriquement donner au mot répondre cette signification, mais cet usage est rare, le mot qui vient spontanément à l'esprit des francophones étant toujours correspondre. La meilleure preuve en est que la plupart des francophones qui parlent espéranto disent dans ce sens korespondi, alors que, d'après l'usage de Zamenhof et les dictionnaires, ce terme devrait se limiter à la correspondance écrite.

Influence sur la forme des mots espérantos

       Il n'existe sans doute pas un seul cas où la forme d'un mot espéranto puisse être considérée comme dérivant directement et uniquement d'un étymon yiddish. Le seul cas auquel ont cru beaucoup d'espérantistes était le monème edz 'mari, époux', où l'on a voulu voir, par le biais du féminin edzin, un emprunt au etsn de rebetsn, mais l'article de Bernard Golden dans le volume n° 2 de la Jewish Language Review (Golden, 1982) montre à quel point l'argumentation avancée en faveur de cette thèse est sujette à caution.

       Si l'on considère, non pas la succession de phonèmes, mais le type de formation, on trouvera trois cas où l'influence du yiddish est indiscutable: antaŭtuko 'tablier', lernolibro 'manuel d'étude' et superjaro 'année bissextile'.

       Comme l'a fait observer Gold (1980, 327), antaŭtuko ne peut que dériver du yiddish fartekh. Si l'étymologie était le russe fartuk ou le polonais fartuszek / fartuch, formes empruntées au yiddish, ainsi que l'atteste l'élément far, ressenti comme une syllabe dépourvue de signification et non comme un préfixe, on aurait eu *fartuko.

       Le cas de lernolibro a été signalé par Verloren van Themaat (cité par Gold, 1982, 8). Cette forme n'est pas explicable par l'allemand Lehrbuch, qui aurait donné instrulibro (mot correct, mais guère employé); par contre, elle correspond exactement au yiddish lernbukh. Gold préfère une étymologie russe à une étymologie yiddishe. Je ne partage pas son opinion. L'expression russe est učebnaja kniga et elle n'aurait pu donner en espéranto que instrua libro ou lerna libro, formes d'ailleurs parfaitement correctes, mais inusitées.

       Superjaro, enfin, reproduit trop exactement l'étymologie populaire du yiddish iberyor pour qu'on puisse douter d'une filiation directe. Aucune autre langue ne rend de cette façon le concept d' 'année bissextile'.

       Quant aux mots dont la forme, en espéranto, suit de près celle du mot yiddish de même sens, ils partagent toujours cette étymologie avec une autre langue. Pour prendre l'exemple d'une dérivation apparente de l'allemand, il est intéressant de constater qu'à côté de Posten > posteno 'poste (p. ex. de garde)', Faden > fadeno 'fil', Gulden > guldeno 'florin', on a Schinken > ŝinko 'jambon', et non *ŝinkeno. Mais l'interprétation par le yiddish shinke est insuffisante, le polonais szynka doit ici être pris en considération.

       Le verbe espéranto liveri vient probablement surtout du yiddish livern (peut-être en passant par yid. liverant > espéranto liveranto). Le français livrer, agissant seul, aurait donné *livri, l'anglais deliver *deliveri ou, plus probablement, *delivri et l'allemand liefern *lifri ou *liferi. Solution de compromis ou influence du yiddish? Les deux, mais dans une proportion qui restera toujours impossible à déterminer. On peut admettre que lorsque Zamenhof a eu à exprimer ce concept, le mot yiddish lui est immédiatement venu à l'esprit, tout en lui apparaissant comme une excellente solution de compromis entre plusieurs langues importantes.

       Le mot meblo représente un cas analogue: on y retrouve à la fois le yiddish mebl, le russe mebel', le polonais mebel et le français meuble, avec renforcement par l'allemand Möbel. Cet exemple confirme l'hypothèse selon laquelle le schriftbild de l'allemand, éventuellement avec suppression du signe diacritique, ne l'emporte pratiquement jamais sur les autres facteurs. Dans l'hypothèse contraire, on aurait eu *moblo, forme qu'auraient renforcée à la fois la transcription classique du /œ/ français par o (cœur > kor, honneur > honor) et l'étymologie latine, que Zamenhof prenait facilement en considération (sankta est moins international et moins facile à prononcer que *santa).

Influence du yiddish sur la syntaxe et les tournures de l'espéranto

       Un certain nombre de traits différencient à cet égard l'espéranto des langues d'Europe occidentale. Par exemple, dans les phrases conditionnelles introduites par 'si', on utilise la forme conditionnelle du verbe aussi bien dans la subordonnée que dans la principale: se mi konus lin, mi lin demandus 'si je le connaissais, je lui demanderais', littéralement: 'si je le connaîtrais, je lui demanderais'; on emploie dans le discours indirect le temps que l'on aurait employé dans le discours direct (li diris, ke li komprenas 'il a dit qu'il comprenait', littéralement: 'il a dit qu'il comprend'); l'ordre des mots est très libre (lin mi tre amas 'je l'aime beaucoup, lui', littéralement: 'lui je très aime'), etc. Tous ces traits se retrouvent en yiddish, mais aussi en russe et en polonais. L'article de Gold (1980) plusieurs fois cité fait bien le point de cette question (à ceci près qu'il n'attribue au yiddish, sans doute à tort, qu'un rôle de renforcement) et il paraît plus sage d'y renvoyer le lecteur que d'alourdir le présent article en reproduisant ce qui a été exposé ailleurs.

Conclusion

       Il me semble qu'on peut répondre par l'affirmative à la question posée au début de cet article: existe-t-il un fondement réel à l'impression subjective d'une affinité entre le yiddish et l'espéranto? En fait, cette affinité est peut-être surtout présente dans les domaines les plus difficiles à cerner: ordre des mots, syntaxe, mots affectifs et expressions d'attitude (nu 'eh bien', yid. nu; do 'donc', yid. to, zhe), kompreneble 'bien sûr' (yid. farshteyt zikh), ve 'hélas' (yid. oy vey), hejme 'à la maison' (yid. in der heym), fréquence des diphtongues du type aj, ej, oj etc. Mais elle apparaît également dans un certain nombre de cas susceptibles d'être éclairés par l'analyse du matériel linguistique, comme on l'a vu dans les pages qui précèdent.

       L'espéranto a-t-il plus d'affinités avec le yiddish qu'avec les autres langues? Quelle qu'ait pu être son importance dans les structures mentales du jeune Zamenhof travaillant à l'élaboration de sa langue, je ne crois pas que ce soit le cas. Un des miracles de l'espéranto tient précisément au fait que de très nombreux peuples s'y retrouvent à l'aise. Un Français y reconnaît une part énorme de vocabulaire, un Italien aussi et, en plus, une phonologie, un slavophone une syntaxe et un style, un germanophone un système de formation des mots, un Turc des mots complexe formés par accolement de suffixes (rusigonte 'comme il se préparait à traduire en russe', estraraniĝis 'est devenu membre du conseil de direction'), un chinois une totale invariabilité de monèmes susceptibles de combinaisons multiples (Piron, 1981) et un yiddishophone une atmosphère subtile créée par la présence, sous le déguisement latin, d'une synthèse de syntaxe slave et de racines de type allemand qui lui est familière.

       La complexité de l'étymologie n'est qu'un facteur parmi d'autres qui expliquent cette affinité polyvalente de l'espéranto. C'est pourquoi, dans un grand nombre de cas, seule la notion de «surdétermination» - l'explication d'un fait par l'action convergente de plusieurs facteurs - rend compte de la réalité de façon satisfaisante.

       Par exemple, ce serait une grave erreur que de faire dériver le suffixe ig de l'allemand et en particulier du couple rein > reinigen, qui aurait fourni le modèle de pura > purigi 'propre' / 'nettoyer' (avec renforcement par des formes comme entschuldigen, entmutigen, qui donnent en espéranto senkulpigi 'excuser', senkuraĝigi 'décourager'), sans tenir compte du fait que Zamenhof avait appris le latin et, l'esprit toujours en éveil dès qu'il s'agissait de langues, avait certainement remarqué des dérivations du type fumus > fumigare, mitis > mitigare, purus > pur(i)gare. Mais en rester à ces deux sources, allemande et latine, serait insuffisant. D'une part, il ne faut pas oublier que Zamenhof avait conçu sa langue comme un code (Silfer, 1983, 4-8; Waringhien, 1959, 105-107), ce qui imposait certaines contraintes à la forme des suffixes (ils sont pratiquement toujours composés d'une voyelle suivie d'une consonne), mais entraîne en revanche la possibilité d'en généraliser l'emploi à l'infini. D'autre part, Zamenhof savait l'hébreu. N'est-ce pas dans le «hif'il» (causatif) hébreu qu'il faut chercher l'origine du choix d'une même forme pour les dérivés des adjectifs (granda > grandigi 'grand' / 'rendre grand, agrandir'; cf. hébreu gadol > higdil) et des verbes (ridi > ridigi 'rire / faire rire'; hébr. caxaq > hicxiq)? Aucune langue indo-européenne ne présente ce trait, que connaissent les langues sémitiques, et qui accroît considérablement la richesse d'expression sans surcharger la mémoire.

       Mais si le «hif'il» hébreu a inspiré Zamenhof, il est très possible que celui-ci n'en ait pas eu conscience. Une fois admise l'idée d'une langue inter-peuples, et non seulement interjuive, il s'est certainement méfié de tout emprunt ouvert à l'hébreu et au yiddish (3), et si ces langues ont apporté leur contribution à son travail, c'est de façon clandestine, par le simple fait de leur présence (certainement massive dans le cas du yiddish) dans les structures mentales du jeune auteur.

       Parmi les facteurs qui ont convergé pour amener Zamenhof à tel choix plutôt qu'à tel autre, il faut donc en citer au moins quatre:

       1) le principe du code (monèmes invariables et différenciés se combinant à volonté; indication nette de la fonction du mot dans la phrase);

       2) les influences inconscientes (yiddish, très souvent; russe et polonais, dans bien des cas, notamment en ce qui concerne la syntaxe, la valeur sémantique des mots (plena recouvre le champ sémantique du russe polnyj, non celui du français plein ou du latin plenus: plena vortaro ne peut se traduire que par 'dictionnaire complet', alors que le russe dit polnyj slovar') et les tournures (elpaŝi kun propono 'présenter une proposition' est une traduction littérale du russe vystupit' s predloženiem);

       3) les emprunts conscients à des langues connues (notamment les langues occidentales vivantes et le latin, occasionnellement le grec ancien: kaj 'et', pri 'au sujet de', pluriels en -j);

       4) les idées que Zamenhof a puisées dans les langues qu'il ne connaissait pas.

       Ce dernier point appelle un éclaircissement. La plupart des auteurs qui traitent de l'étymologie de l'espéranto estiment qu'il faut limiter la recherche aux langues dont Zamenhof avait une connaissance suffisamment approfondie (4). Mais un homme comme lui, curieux de tout ce qui touche aux langues, a très probablement consulté dans les bibliothèques des dictionnaires et des grammaires de langues étrangères, ainsi que des descriptions de langues figurant dans des encyclopédies et dans d'autres ouvrages. Il a très bien pu effectuer des recherches de ce genre, par exemple, lorsqu'il était étudiant à Moscou. La question de l'étymologie de l'espéranto est donc loin d'être simple. Il serait certes trop facile d'invoquer des faits hypothétiques et invérifiable pour expliquer des ressemblances étonnantes, mais il est non moins certain que bien des faits de langue restent inexpliqués si l'on se limite à ce qui est authentifié dans la vie de Zamenhof. La faculté d'assimilation de cet homme était trop grande, sa motivation trop puissante, son esprit de synthèse trop développé pour qu'il omette de prendre en considération tous les matériaux qui lui tombaient sous la main.

       A-t-il pu inventer, par la seule logique, un système de numération parfaitement parallèle au système chinois? (Chinois shi '10', san '3' > shisan '13', sanshi '30', sanshi san '33', espéranto dek '10', tri '3' > dektri '13', tridek '30', tridek tri '33'). C'est possible. Mais il n'est pas exclu qu'il ait lu une description de la langue chinoise à la bibliothèque universitaire de Moscou ou dans une bibliothèque de Varsovie. Ou, pour prendre un autre exemple, des mots comme voĉo 'voix' ou ĉielo 'ciel' peuvent-ils s'expliquer autrement que par une référence à l'italien? L'explication par le latin pourrait à la rigueur être admise dans le cas de voĉo, mais non de ĉielo, et encore, le c latin devant e et i donne normalement un c en espéranto, conformément à la prononciation de l'époque en Europe de l'est, d'où les formes cent 'cent', paco 'paix, facila 'facile', etc. D'autres exemples témoignent de la présence de l'italien dans les sources de Zamenhof. C'est le cas notamment d'ardezo 'ardoise', de dolĉa 'doux', d'ankaŭ 'aussi', du suffixe eco (grandeco 'grandeur', dolĉeco 'douceur') ou d'un mot comme apogi 'appuyer' dont le g ne peut s'expliquer que par le schriftbild d'appoggiare.

       En fait, Zamenhof utilisait les matériaux les plus divers. Peut-être a-t-il lu dans une revue un article sur la numération du chinois, ou, dans un livre sur les langues romanes, des précisions sur la fréquence des féminins en -o en provençal (les mots provençaux la fenestro, la roso, la danso se prononcent presque exactement, y compris l'accent tonique, comme leurs correspondants espérantos: la fenestro 'la fenêtre', la rozo 'la rose', la danco 'la danse'). Autre exemple: le créole antillais dit li là où nous disons il. Les formes li et pli sont-elles des solutions de compromis ou des emprunts au créole consécutifs à la lecture d'un article sur cette langue? Nous n'aurons probablement jamais de certitude sur ces points, mais il est sage de garder ces possibilités présentes à l'esprit.

       C'est pourquoi, si convaincante que puisse être une argumentation relative à l'influence du yiddish sur l'espéranto, elle n'aboutira qu'à un certain degré de probabilité concernant un facteur parmi d'autres dans un ensemble convergent où le dosage réel des divers éléments sera toujours impossible à déterminer, hormis quelque cas particulièrement nets comme superjaro 'année bissextile', dikfingro 'pouce', etc. D'ailleurs, si nous pouvions interroger Zamenhof, nous n'obtiendrions pas de réponse plus sûre: l'activité cérébrale est en grande partie inconsciente, et l'élaboration de la «lingvo internacia de doktoro Esperanto» ne fait pas exception à la règle.

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       1. Ce sont ŝpalie, ŝpat, ŝpinak / ŝpinat, ŝpindl, ŝpinen, ŝpion, ŝpricn, ŝporn, ŝprot, ŝtab, ŝtang, onŝtaplen, ŝtal, ŝtat, ŝtempl, ŝteyn, ŝtof, ŝtol, ŝtopn, ŝtopsl, spermacetn, specjel, specifirn, spiralik, spiritualizm, sporadish, spritne, stadie, stamin, statik, stacje / stancj, statue, statur, status, step, stil, stimulirn, stoish, stole, strikt, strof, struktur, studjum, student, stuko, stur.
       2. Le «Fundamento» est un ouvrage composé de la «Grammaire en seize règles», du «Lexique universel» et du «Recueil d'exercices» publiés en 1887 par Zamenhof et auquel le premier Congrès universel d'espéranto (Boulogne-sur-mer, 1905) a conféré le statut de base officielle de la langue.
       3. Ses premiers projets comprenaient des emprunts directs à l'hébreu. A l'origine Zamenhof désirait élaborer une langue destinées aux juifs, comme il l'a précisé dans une interview parue en 1907 dans la Jewish Chronicle de Londres.
       4. «Il n'est pas scientifique de proposer comme étymon un mot d'une langue que Zamenhof ne savait pas» (Gaston Waringhien, cité par Albault (1961), p. 87).

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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

       Albault, André (1961) "Etimologio, pra-Esperanto kaj Mistrala lingvo", Esperantologio, 2, 2.
       Gold, David L. (1980) "Towards a Study of Possible Yiddish and Hebrew Influence on Esperanto" in Szerdahélyi, Istvan (réd.) Miscellaneous Interlinguistics (Budapest: Tankönyvkiadó), 300-367.
       Gold, David L. (1982) "Plie pri judaj aspektoj de esperanto" Planlingvistiko 1, somero, 7-14.
       Golden, Bernard (1982) "The Supposed Yiddish Origin of the Esperanto Morpheme edz", Jewish Language Review 2, 21-33.
       Holzhaus, Adolf (1970) Doktoro kaj Lingvo Esperanto (Helsinki: Fondumo Esperanto).
       Piron, Claude (1981) "Esperanto: European or Asiatic Language?", Esperanto Documents No 22 A (Rotterdam: Universala Esperanto Asocio).
       Silfer, Giorgio (1983) "Hipotezoj pri kriptaj aspektoj de esperanto" Planlingvistiko 2, aŭtuno, 4-10.
       Waringhien, Gaston (1959) Lingvo kaj Vivo (La Laguna: J. Régulo).

http://me.in-berlin.de/%7Emaxnet/esperanto/piron/yiddish.doc

 

© Claude Piron